03/01/2023
 6 minutes

Créer sa propre montre de luxe, ou comment des amateurs de montres ont réalisé leur rêve

Par Tim Breining
Lyrique-Etude-No1-2-1

Imaginez pouvoir créer votre propre montre et, cerise sur le gâteau, payer uniquement son coût de production. Ce rêve, le collectionneur William Sanders l’a réalisé. Il s’est pour ce faire entouré d’amateurs dans le but de concevoir et de faire fabriquer un modèle exclusif. Leur cible ? Des collectionneurs et amateurs ayant un faible pour les manufactures horlogères indépendantes, mais des capacités financières limitées.

Le groupe devait donc trouver d’éminents fabricants pour le calibre et le boîtier, mais aussi tous les autres intervenants nécessaires pour produire la montre. Il s’est adressé à certaines des plus grandes maisons de l’industrie, dont les composants sont habituellement réservés à quelques marques de haute horlogerie.

Pour mener à bien ce projet ambitieux, le groupe a par ailleurs mis en place un système de souscription déjà utilisé, entre autres, par Abraham-Louis Breguet. Dans ce système, les acheteurs s’engagent à acheter une montre qui n’a pas encore été fabriquée. Les acomptes versés sécurisent le financement et réduisent les risques si le projet n’aboutit pas – une sorte de « crowdfunding » avant l’heure.

Mais entrons sans plus attendre dans le vif du sujet, et découvrons ensemble le résultat étonnant de ce projet ainsi que les fabricants qui y ont participé. Qui sait, cela vous donnera peut-être des idées !

Le calibre : Agenhor AGH-6801

Première étape de la création d’une montre, le choix du calibre est aussi l’une des plus importantes. Il détermine en effet le diamètre minimum et la hauteur du boîtier, l’agencement du cadran, l’emplacement des différents compteurs et des complications ainsi que la position de la couronne.

Et puisque l’objectif était de créer une montre offrant un rapport qualité-prix exceptionnel, le groupe n’a pas puisé dans le catalogue – certes éprouvé, mais tout sauf exclusif – d’ETA ou de Sellita, mais a étudié celui de petits fabricants capables de produire des calibres et des complications exclusifs et haut de gamme. À l’origine de nombreuses prouesses techniques dans le domaine de la haute horlogerie, ces fabricants restent généralement en coulisses tandis que leurs clients occupent le devant de la scène. Parmi les candidates figuraient notamment la société Chronode dirigée par Jean-François Mojon, Uhrenwerke Dresden ou encore Agenhor – qui sera finalement retenue pour l’Étude no 1.

Calibre Agenhor AGH-6801, photo : Lyrique

Fondée en 1996 par Jean-Marc Wiederrecht et son épouse Catherine et désormais dirigée par leurs fils, Agenhor est une entreprise florissante, mais injustement méconnue du grand public. Elle a notamment collaboré avec des marques telles que Parmigiani Fleurier, Van Cleef & Arpels, Harry Winston, Arnold & Son ou encore MB&F dans la plus grande discrétion. La manufacture a toutefois défrayé la chronique récemment en présentant l’Agengraphe, un mouvement chronographe entièrement inédit et extrêmement innovant, employé entre autre par Singer et H. Moser & Cie.

Agenhor est donc l’endroit idéal lorsque l’on recherche un calibre exclusif et haut de gamme pour un nouveau garde-temps.

L’entreprise familiale a ainsi fourni au groupe Lyrique un mouvement à remontage manuel doté de trois aiguilles, d’une petite seconde excentrée située entre 8 et 9 heures, d’une réserve de marche de 40 heures et d’une fréquence de 3 Hz. Cela n’a rien de spectaculaire à première vue, mais le calibre AGH-6801 renferme bien entendu un certain nombre d’innovations tirées du répertoire de la manufacture familiale.

Mentionnons tout d’abord l’engrenage à dents flexibles breveté par Jean-Marc Wiederrecht dès 2002. Ses dents fendues créent une légère tension dans le train d’engrenages, éliminant ainsi l’ébat tout en évitant de créer des frictions inutiles ou des surcharges dans le système. Baptisée AgenEse, cette technologie est particulièrement adaptée aux trotteuses excentrées qui ne sont pas directement soumises à la force du train d’engrenages et peuvent donc être sujettes aux saccades. C’est précisément pour éviter cela qu’elle a été intégrée à l’Étude no 1.

On retrouve des mécanismes à dents flexibles similaires chez Patek Philippe ou encore dans le mécanisme de chronographe de la Rolex Daytona ; Jean-Marc Wiederrecht demeure cependant le pionnier de cette technologie, comme en atteste le brevet déposé il y a plus de 20 ans.

Deuxième innovation signée Agenhor, le mécanisme de régulation AgenPit, sur lequel la raquette classique utilisée pour régler la longueur du spiral est remplacée par deux vis de réglage, tandis qu’une vis distincte sécurise le tout.

Agenpit Regulator
Mécanisme de régulation AgenPit, photo : Lyrique

Le boîtier : Voutilainen & Cattin SA

Le boîtier et ses attaches singulières en forme de goutte d’eau sont l’œuvre du célèbre fabricant Voutilainen & Cattin SA, dont l’éminent horloger et membre de l’AHCI Kari Voutilainen est actionnaire majoritaire. La marque du maître-horloger fabrique des boîtiers pour ses propres montres, mais également pour d’autres manufactures. Elle s’est forgée une réputation de fournisseur haut de gamme et abordable en collaborant notamment avec des marques et micromarques contemporaines telles qu’Ophion.

Le designer Matthieu Allègre s’est chargé de la conception. Outre les aspects artistique et créatif, il a également assuré la coordination et la réalisation des dessins techniques requis dans le cadre du projet Lyrique.

Die Explosionszeichnung zeigt die Komplexität des Gehäuses
La vue éclatée illustre la complexité du boîtier, photo : Lyrique

Le cadran : Metalem

Pour le cadran, le groupe a fait appel à la société Metalem fondée il y a plus de 90 ans et implantée à Le Locle. Manufacture intégrée comptant plus de 200 collaborateurs, Metalem maîtrise l’intégralité de la chaîne de production des cadrans et approvisionne les plus grandes marques de haute horlogerie avec sa filiale RvK Guillochage. Parmi ses illustres clients figure entre autre Philippe Dufour avec son modèle Simplicity de 37 mm, sur lequel le nom Metalem est inscrit même en toutes lettres (probablement sur demande de la manufacture, en raison du nombre très limité d’exemplaires).

Zifferblatt der Lyrique Etude No 1
Cadran de la Lyrique Étude no 1, photo : Lyrique

Plutôt qu’un guillochage sophistiqué, le groupe Lyrique a choisi un cadran épuré avec des chiffres arabes pour l’Étude no 1. Seuls les cercles concentriques de la petite seconde à 8 h 30 sont texturés. Le reste du cadran est imprimé, et le nom de Metalem trône aux côtés de la mention obligatoire « Swiss Made » à 6 heures.

Les aiguilles : Fiedler

Implantée à Carouge dans le canton de Genève, la société Fiedler dispose d’un effectif similaire à celui de Metalem, mais elle est encore plus ancienne, puisqu’elle a été fondée il y a plus de 170 ans. L’entreprise fournit tous les grands noms de l’industrie horlogère, et même des maisons telles que Patek Philippe vantent l’emploi d’aiguilles Fiedler dans leurs magazines.

Pour l’Étude no 1, Fiedler a créé des aiguilles bordeaux inspirées par un modèle spécifique signé Urban Jürgensen, à savoir la Reference 3 conçue par le talentueux horloger Derek Pratt.

Le bracelet et le fermoir : Protexo et Boucledor

Le groupe Lyrique a trié tous ses fournisseurs sur le volet, y compris pour le bracelet et le fermoir. La réalisation du bracelet a ainsi été confiée à Protexo, une entreprise dont le siège et les ateliers, implantés à Genève, fabriquent des produits 100 % suisses depuis 1953. Également située à Genève et fondée une dizaine d’années plus tard, la société Boucledor a quant à elle créé un fermoir exclusif pour l’Étude no 1.

Le projet Lyrique, une source d’inspiration ?

Ces dessins techniques et ces différents composants ont désormais donné naissance à de vraies montres certifiées chronomètres. Le chemin n’a pas été facile pour le groupe Lyrique et ses fournisseurs, mais ils ont finalement surmonté toutes les difficultés et atteint leur objectif.

Lyrique Etude No. 1
Lyrique Étude no 1, photo : Lyrique

Le projet Lyrique a non seulement montré qu’un groupe d’amateurs motivés pouvait créer une montre de toutes pièces, mais il a surtout permis de valoriser le travail exceptionnel – et indispensable – d’entreprises et de fournisseurs qui opèrent dans l’ombre des grandes marques horlogères, parfois depuis plus d’un siècle. Certaines marques travaillent désormais sur la notion de transparence, du moins sur le papier. Plutôt que de les tenir secrets, peut-être devraient-elles promouvoir activement leurs fournisseurs et l’excellence de leur travail. Je suis convaincu que de nombreux amateurs sauraient apprécier – et récompenser – cette honnêteté.

Reste à voir si le projet Lyrique fera des émules, mais il semble que les créateurs de l’Étude no 1 ne souhaitent pas en rester là. Et cela n’a rien d’étonnant lorsque l’on sait que dans le domaine musical, une étude est un morceau exclusivement destiné à s’exercer en vue d’améliorer ses compétences techniques.


À propos de l'auteur

Tim Breining

Je me suis intéressé aux montres à partir de 2014, pendant mes études d'ingénieur. Puis cette curiosité s'est transformée en passion. Comme mon université et le siège …

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